UNE HISTOIRE DES TEMPS A VENIR
Il serait une fois dans le lointain futur l’histoire d’une petite fille qui ne parlerait pas…
En ce temps-là, Sibylle était une minuscule petite fille au regard immense, toujours attentive à ce qui se passait autour d’elle et étrangement silencieuse. A cet âge où les enfants sans langage font entendre tant de sons différents, cris, babils, grognements, pleurs, onomatopées, Sibylle semblait muette. Ce qui semblait curieux, c’était une étonnante faculté à se faire comprendre, on ne savait trop comment. Elle vous regardait intensément, peut-être ébauchait-elle un geste ou un mouvement et immédiatement chacun comprenait ce qu‘elle voulait. Vive, intelligente, gaie, Sibylle était sans histoire, sans complication, une petite fille qui ne dissemblait en rien de ses semblables, si ce n’est ce regard si particulier qui parfois faisait taire même les plus bavards.
Sibylle grandissait, s’épanouissait en fleur gracile. Dans la Maison des Enfants elle se faisait peu remarquer, se mêlait avec aisance au groupe. Elle n’était pas solitaire mais ne s’imposait jamais dans les jeux. Mais si l’on s’arrêtait un moment à la regarder, on pouvait s’apercevoir qu’elle observait minutieusement ses compagnons de jeux.
En ce temps-là, les adultes vivaient dans des maisons séparées et les parents n’existaient pas, comme aujourd’hui. Dès la naissance, les bébés allaient vivre dans la Maison des Enfants, avec tous ceux de leur âge et quelques personnes dont il était difficile de deviner le sexe, silhouettes androgynes, douces dans leur contact avec les petits. Ils partageaient la vie des enfants, les jours comme les nuits. Leur existence toute entière était consacrée aux enfants.
Sibylle grandissait vite et bientôt fût la plus grande, mais toujours discrète, on s’en apercevait peu et toujours elle demeurait silencieuse.
En ce temps-là, on laissait pousser les enfants selon leurs prédispositions naturelles, on n’essayait pas d’en faire quelque chose de particulier, on laissait simplement s’épanouir leur tempérament singulier dans la limite du respect des autres. Finalement, ce qui était le plus frappant, c’est que chacun semblait trouver sa place sans jamais trop empiéter sur le territoire des autres et s’il régnait souvent un joyeux désordre, il y avait peu de grandes querelles. Les enfants prenaient tôt l’habitude de se débrouiller entre eux, le plus souvent trouvaient des solutions pacifiques. Aucun n’était mieux ou moins bien loti que d’autres, aucun d’eux ne manquait de rien et chacun jouissait des mêmes privilèges. Un équilibre tranquille s’établissait entre les plus turbulents et les plus rêveurs, entre les plus bavards et les plus silencieux, entre grands et petits, garçons et filles et l’on ne s’étonnait guère des particularités de chacun.
Pourtant on finit par remarquer que Sibylle, bien qu’ayant encore beaucoup grandi ses derniers temps, était la seule des enfants de son âge et même des plus jeunes qu’elle, à ne toujours pas parler, mais pas du tout, pas un mot. Souvent on l’entendait fredonner tout doucement, pour elle seule, sans même ouvrir la bouche, un léger murmure qu’on percevait à peine. Qu’elle ne parlât pas, n’était pas un problème à proprement dit, mais cela suscitait quand même insidieusement un questionnement. On savait bien par expérience que chaque enfant se développe selon un rythme qui lui est propre, mais avec Sibylle on avait l’impression vague qu’il s’agissait d’autre chose, mais de quoi ? Cela personne n’aurait pu le dire ou même l’imaginer.
Très longtemps auparavant, après le Grand Cataclysme où les soubresauts de la terre avait englouti tout ce que l’homme avait construit au cours de l’histoire et où presque tous avaient péri, les rares survivants de par le monde s’étaient rassemblés pour former des communautés. Ils durent réinventer une façon de vivre, très proche sans doute de leurs lointains ancêtres, ceux d’avant la machine, l’industrie, les moyens de communication ultras perfectionnés qui les avaient entraîné alors dans une solitude toujours plus grande et une barbarie technocratique insensée.
Naturellement, quand tout fût balayé en quelques heures, les vivants retrouvèrent, intact, ce vieil instinct grégaire, qui longtemps avait tenu le monde. Ensemble, ils rebâtirent une nouvelle société, l’" Alliance des Vivants ", et se promirent de vivre désormais dans des communautés à taille humaine, de travailler ensemble et de partager équitablement le fruit de leur travail.
Et Sibylle grandissait et ne parlait pas . En était-elle incapable ou ne le voulait-elle pas ?
La poignée de grandes personnes responsables des enfants finit par aller demander l’avis du Conseil. Ils étaient inquiets, il se passait là quelque chose qui les dépassait et les mettait mal à l’aise. Le Conseil leur posa toutes les questions d’usage. Sibylle était une petite fille en tout comme les autres, sans problème, en bonne santé, pourvue d’une intelligence vive, d’humeur égale, elle mangeait bien, dormait bien, la seule chose qui leur faisait souci était qu’elle ne parlait pas, rien d’autre.
" Laissez-lui un an, si elle persiste à se taire, nous envisagerons ce qu’il convient de faire. "
Quelqu’un eu l’idée qu’il fallait en avertir Sibylle et cela fût fait. Elle écouta attentivement, calmement, comme à son habitude, et ne dit rien. On voyait bien qu’elle avait compris.
Elle apprit à lire, à écrire, à compter avec facilité et semblait-il avec plaisir. Mais elle lisait et comptait pour elle, sans bruit, acceptait de faire tous les exercices sauf ceux où il fallait s’exprimer personnellement, comme les compositions.
Insensiblement, chacun, adultes et enfants, commença à se méfier d’elle, quel secret pouvait-elle bien cacher ? On ne pouvait imaginer qu’elle puisse apprendre à lire et écrire et non pas à parler. C’est donc qu’elle refusait. Et pourtant il n’y avait en elle ni révolte ni opposition, ni repli et encore moins de malveillance. On aurait dit plutôt que la parole lui était superflue, qu’elle n’en voyait pas la nécessité, que ça ne l’intéressait pas du tout en somme. Et plus elle grandissait, plus chacun s’étonnait non seulement de n’avoir aucun mal à communiquer avec elle mais encore de se sentir toujours parfaitement compris par elle. Personne n’y comprenait rien et le malaise s’intensifiait.
Un an après, jour pour jour, comme elle ne parlait toujours pas, elle fut convoquée devant le Conseil. Cette mesure était tout à fait extraordinaire, jamais un enfant de moins de dix ans n’avait été appelé à comparaître, et l’on espérait qu’un acte extraordinaire parviendrait à briser sa volonté.
Face aux anciens du Conseil, elle semblait bien petite, mais comme toujours se montra calme et posée. Ils commencèrent à l’interroger et lui enjoignirent de répondre. Ce qu’elle fit à l’instant à la stupeur générale.
" Non, elle ne refusait pas de parler mais personne ne lui avait jamais expressément demander de le faire. "
" Oui, bien sûr, elle en était capable comme n’importe lequel de ses camarades. "
" Alors, pourquoi se taisait-elle ? "
" Eh bien, c’est seulement qu’elle n’avait rien à dire. Ses pensées naissaient dans sa tête et quand elle les tournait vers quelqu’un en particulier, il la comprenait. "
Elle dit aussi qu’elle entendait les pensées des autres et que cela faisait une sacrée cacophonie. Elle avait observé, dit-elle, que l’on commence à parler dès que l’on se sent troublé, mal à l’aise, dans la peur ou l’incertitude. Elle, d’ailleurs, quand quoi que ce soit n’allait pas, se mettait à fredonner doucement et retrouvait alors un esprit calme et tranquille. Elle finit même par leur dire qu’ils se mettaient à parler dès qu’ils ressentaient le besoin soit de se cacher, soit de s’exhiber, ce qui vous en conviendrez revient au même.
L’assemblée se trouva muette devant tant de sagesse. On prit l’habitude de l’appeler quand une crise particulièrement délicate agitait la communauté. Elle devient à dix ans la conseillère la plus jeune qu’on ai jamais connu et ses avis faisaient toujours jurisprudence. Elle continuait pourtant à se taire sauf lorsqu’on lui demandait expressément de répondre. Sa réputation de sagesse grandit avec les années et d’autres communautés se déplacèrent pour lui demander conseil et même pour rendre la justice dans des affaires particulièrement épineuses. Elle tranchait le plus souvent d’une phrase qui allait droit au but et les gens rassemblés poussaient parfois des cris d’admiration.
A quinze ans, Sibylle devient une autorité reconnue par tous. Puis elle fit de nombreux émules, qui s’aperçurent que dans le silence, on pouvait percevoir les pensées des autres et se faire comprendre aussi. Quelques uns créèrent une école de chant pour guérir les maux de l’âme, de l’esprit et du corps. Cela devint un art, un art sublime et mystérieux. Par le chant chacun pouvait retrouver équilibre et harmonie. On appela ce chant la " Voix de Sibylle ", l’" Alliance des Vivants " devint l’" Alliance du Chant " et connut une paix extraordinaire jusqu’à la fin des temps.
Gignac, 10 juillet 1999
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