2e jour, à l’aube, je longe la rivière, seule humaine en compagnie des oiseaux et des arbres. Une brume légère estompe le faîte des montagnes, la rosée exalte les mille parfums du printemps, j’ai tout mon temps, la lunaire est limpide. Pour rejoindre la place, je suis le berge, par la traverse des Endettés, parallèle à la rue principale, un rayon de soleil révèle un renfoncement dans la paroi. Placardée, une affiche déchirée, PROJET DAZIBAO*, un grand frisson me traverse de la base au sommet, un signal déclencheur, de quoi, je n’en ai pas l’ombre d’une idée. Je retranscris fébrilement le texte :
Je prolifère de répandre la lanoline feuillue par la contamination discrète mais effilée, dans les convections, sur les murets de mon village, dans les bolcheviks à leurres de mes chers amidons qui parthénogenèsent avec moi l’ampérage des motions et du jeu. J’ai l’ambroisie d’aider mes semi-automatiques à en finir avec cette bonne vieille hachette de pensivement carrée. Allons apprivoiser ensemble la pensée courbe, grâce à cette mescaline lanoline, le Feuillu, venue toute drolatique du fuyard.
Pour toute infortune, adresse-toi au magicien ICI Maintenant, rue du Croque-Monsieur à Lesaloon.
*Dazibao : journal mural en Chine.
Je ne chauffe plus, je brûle… La source est toute proche, c’est certain. Celui-là me demande un peu plus de temps, j’en fais une traduction approximative :
Je projette de répandre le Feuillu par contamination discrète mais efficace, dans les conversations, sur les murs, dans les boîtes aux lettres de ceux qui partagent avec moi l’amour des mots et du jeu. J’ambitionne d’aider mes semblables, à sortir de la vieille habitude de penser carré. Apprenons ensemble cette merveilleuse langue venue tout droit du futur.
Renseignements au magasin IC.
La langue du futur… Ca expliquerait bien des choses, à commencer par cette impression de déjà vu. " J’ai l’ambroisie d’aider mes semi-automatiques ". J’arrive, j’en suis, je participe, je fonce, GO ! ! ! ! !
Je fais des cabrioles de chevrette, je vocalise, je pirouette, je ronronne et je gazouille, je siffle, plonge, remonte en flèche, tout feu tout flamme, toute follette…
Du calme ! On se calme. Pense : Voie du milieu. Voilà, tout doux, bien, c’est ça, respire, tranquille…Pour retrouver la paix, il me suffit de regarder l’eau s’écouler. Derrière le stade, une minuscule plage de sable, des platanes, des jeux d’enfants, des tables de pique-nique en gros rondins mal dégrossis, le lieu m’attire. Je ne résiste pas, j’entre dans l’eau, aucune profondeur ici, j’avance au milieu de minuscules poissons qui me chatouillent le dessus des pieds, les feuilles miroitantes se reflètent sur fond de nuages.
Tout près sur la berge, au pied d’un arbre, une jeune femme, étendue dans l’herbe, contemple avec ravissement me semble-t-il, la danse des feuilles dans la brise. Je me fais la plus discrète possible, surtout ne pas rompre la magie de l’instant. Je me cale contre un énorme tronc de manière à pouvoir l’observer sans être vue. Un oiseau, très haut à l’aplomb de mon crâne fait du surplace, prêt à fondre sur sa proie. Un mouvement sur la droite, je me tourne vers elle, elle se relève et détache vivement les herbes accrochées à sa tunique. Une femme de petit gabarit me fait presque face… CHOC, même taille, même couleur de cheveux et d’yeux, noirs, peau mate. Sa tunique de coton, or sable, avec sa capuche en pointe qui descend jusqu’au rein, m’évoque Merlin, un pantalon d’indienne et des babouches à boucles qui semblent effleurer le tapis herbeux, comme une apparition.
J’hallucine ! A ma connaissance, je n’ai pas de sœur jumelle. Evidemment ça pourrait être un sosie. Tout simplement. " Va pas chercher midi à quatorze heures ", me disait ma mère. Non, c’est autre chose, je la connais. Impossible, je recommence à déraper… A moins qu’il s’agisse d’autre chose, de plus mystérieux… Tout se télescope:
… Langue future…Machineries à Novations…Courbure…Prolifèrent l’avenue…Novices…Propagation…Vitesse du songe…Dérapage…Temps… Virus…
Une idée folle s’empare de mon esprit. ET SI, l’une de nous deux avait traviolé dans son espace-temps, pour se rencontrer face à face, avec son double temporel… L’une dans le futur, l’autre dans le passé… Ou encore venant d’une dimension parallèle… HOU…Ca donne le vertige… Le temps de réatterir et elle s’est envolée, volatilisée, aucune trace.
J’ai bien peur d’avoir des hallucinations, je pensais soigner dans la nature mes neurones agités, mais ici, j’ai l’impression que ça s’amplifie. Je vais m’allonger sous un platane, sans y prêter attention, je m’installe à la place qu’elle vient de quitter. On devine encore l’empreinte de son corps sur les herbes courbées. Ma main caresse la terre, la balaie en spirale, un caillou sous mes doigts, étrangement lisse. Une améthyste ! Je SAIS que c’est la sienne. Egarée ou laissée là à mon intention ? Comment savoir… Je suis complètement désorientée.
Me glisser, bois de rose et argile, dans un bain chaud, quelques bougies, pénombre bienfaisante, le silence…Manger légèrement, dormir. Rien de tel pour retrouver mon axe.
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dis-moi tout